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L’Anglais La Langue Dominante


Il est hors de doute que l'anglais envahit de plus en plus les régions et domaines des autres langues. Les plus directement touchées sont les langues immédiatement subordonnées à l'anglais, dont plusieurs sont également enseignées dans le monde entier. 
Cette évolution contribue d'au moins deux façons au recul des langues autochtones. D'une part elle réduit le besoin de posséder des connaissances dans ces langues dans le monde entier et par là la motivation pour continuer à les apprendre, étant donné qu'on peut de plus en plus avoir des contacts avec ces communautés linguistiques en anglais. La connaissance de ces langues n'est plus nécessaire dans une mesure croissante que pour des objectifs particuliers comme l'étude de l'histoire et de la culture des communautés concernées, ou peut-être, dans les cas où la concurrence est forte, pour conquérir leur marché, ce qui est plus aisé dans la langue autochtone que dans une langue étrangère. Ce sont principalement les pays francophones et germanophones qui sentent que la demande d'enseignement de leurs langues diminue sensiblement dans de nombreux pays.


Choix de la langue et pouvoir

"L’anglais, langue véhiculaire à Cannes", tel était le titre d’un article du Time-Magazine. Il y est question du film Vatel : "Même cette histoire purement gauloise, présentée en ouverture de la très célèbre manifestation culturelle française, est en anglais". À propos de la vedette du film, l’article ajoute : "Au 53ème festival du film de Cannes, Depardieu peut répondre en français aux questions des journalistes, mais dans Vatel il doit se prosterner devant les dieux du commerce international et essayer de parler anglais". La métaphore "être obligé de se prosterner" implique qu’une contrainte s’exerce. On force quelqu’un à parler une autre langue que celle qui lui convient. Mais il est bien évident que ce n’est pas la langue elle-même qui exerce cette contrainte, mais la puissance qui est derrière : le commerce international. Sous-entendu : c’est lui qui oblige tous ceux qui veulent y jouer un rôle à parler la langue qui lui convient. Qualifier une langue quelconque de puissance en soi ne peut que nous induire en erreur, du moins dans ce type de situation. Regardons d’autres exemples, en particulier ceux qui ont contribué à l’ascension de l’anglais au rang de langue internationale.

Jusqu’à la première guerre mondiale, le français était la langue dominante de la diplomatie internationale. Lors des négociations du traité de Versailles, les Français eurent la désagréable surprise de voir que les Américains et les Britanniques se servaient de l’anglais. Ils se justifièrent tout d’abord en invoquant la mauvaise connaissance du français du président américain Woodrow Wilson, avant d’asséner l’argument de poids : la guerre n’avait été gagnée que grâce à l’aide américaine. Les Américains et les Britanniques imposèrent l’anglais comme seconde langue officielle de négociations contre la résistance des Français. Leur succès devait avoir des conséquences de grande portée. C’est ainsi que l’anglais devint non seulement la langue du traité de Versailles, mais aussi langue officielle de la Société des Nations issue du traité de paix. Le français conserva bien un statut d’égalité, mais perdit sa suprématie jusqu’alors incontestée. Il est clair que le pouvoir à la base de ce changement de statut n’était pas à chercher dans la langue elle-même, mais dans les armes américaines ou chez le peuple américain qui les avait produites.

2. Il est moins aisé de mettre au jour le fondement du pouvoir qui fait que les groupes allemands opérant au niveau international se voient "contraints" d’adopter l’anglais parmi leurs langues de travail. À première vue il n’y a pas de maîtres qui dictent leur loi, ni de vainqueurs triomphants. L’issue de la seconde guerre mondiale ne fournit pas l’explication de cette contrainte pour les multinationales allemandes, vu que des groupes français, ou plus récemment russes, y sont également soumis : eux non plus ne peuvent éviter d’introduire l’anglais comme langue officielle ou, quoi que disent les statuts officiels, comme langue de travail. En fait, c’est cette même puissance devant laquelle Depardieu a dû s’incliner qui est ici à l’œuvre. C’est le marché anglophone, la puissance économique anglophone qui surpasse celles des autres pays, quelle qu’en soit la langue. Quiconque veut jouer un rôle sur ce marché doit utiliser l’anglais. Les pays anglophones sont en revanche moins dépendants du marché constitué par les autres communautés linguistiques, lequel est dans tous les cas moins importants que le leur. Dès lors, est-ce la langue qui constitue une puissance ? Non. C’est l’importance de la communauté linguistique, ou plus précisément sa puissance économique, laquelle apparaît clairement si on se livre à une comparaison.



Importance et puissance économique de la communauté anglophone

Comparer la communauté anglophone à d’autres communautés linguistiques (en tant qu’ensemble des locuteurs) n’est pas toujours simple. Les comparaisons au niveau mondial du nombre de locuteurs se fondent nécessairement en partie sur des sources douteuses. On ne peut qu’espérer que de toutes les indications de diverses provenances se dégage du moins une tendance fiable. Ainsi des sources de nature diverse se recoupent pour prouver que les locuteurs natifs anglophones ne constituent pas de loin la première communauté linguistique, mais sont largement dépassés par le chinois. Ce résultat est valable pour différentes définitions de la langue maternelle, qu’on entende par là la première langue apprise par l’individu ou celle qu’il désigne comme sa "langue maternelle" lors d’enquêtes. Pour le chinois, les chiffres indiquent un milliard de locuteurs, alors que l’anglais n’en compte que 350 à 450 millions. D’autres langues comme le hindi (ou hindi-urdu) et l’espagnol ont à peu près autant de locuteurs natifs que l’anglais.


Dans les recensements qui prennent en compte les locuteurs étrangers, il est souvent malaisé de distinguer entre les personnes qui peuvent véritablement communiquer dans la langue et ceux qui l’ont apprise d’une façon ou d’une autre mais ne la maîtrisent nullement. Face à cette difficulté d’établir une distinction claire entre locuteurs réels et simples apprenants, David Crystal fixe le chiffre total des anglophones, locuteurs natifs ou non, à l’intérieur d’une fourchette dont les extrémités vont de 670 millions à 1,8 milliards. Ce chiffre est fréquemment arrondi à 1,5 milliards, ce qui représente bon gré mal gré un quart de la population mondiale, c’est-à-dire bien plus que le nombre total de locuteurs de n’importe quelle autre langue. Pour l’allemand par exemple, le nombre total des locuteurs est compris entre 137 et 267 millions, compte tenu du fait que le chiffre le plus élevé comprend aussi les personnes qui ont à un moment donné appris l’allemand.


L’anglais dispose donc du plus grand "potentiel de communication" de toutes les langues. Il est également à noter que les locuteurs natifs sont largement dépassés par ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Ce n’est le cas pour aucune autre langue "naturelle", mais seulement pour des langues artificielles comme l’espéranto. Le simple nombre de locuteurs ne révèle qu’imparfaitement la puissance réelle de la communauté anglophone. Il faut de plus tenir compte du fait qu’elle réunit une plus grande puissance économique que toute autre communauté linguistique. Les locuteurs ayant l’anglais pour deuxième langue maternelle ou première langue étrangère font fréquemment partie de l’élite, surtout dans les pays non anglophones. Les personnes qui maîtrisent une autre langue sont souvent des privilégiés, et des chiffres précédents il ressort que dans la plupart des cas, toutes nations confondues, cette langue n’est autre que l’anglais. 

Mais c’est chez ses locuteurs natifs que la communauté anglophone manifeste le plus clairement sa puissance économique. Bien que leur nombre ne dépasse aucunement celui des autres langues, ils disposent d’une puissance économique bien supérieure à celles des locuteurs de toute autre langue. On peut le mesurer en prenant le produit intérieur brut. On peut additionner le PIB pour tous les pays du monde, pour les pays multilingues proportionnellement au nombre de locuteurs des différentes communautés linguistiques. J’ai ainsi calculé les rapports suivants entre la puissance économique des locuteurs des plus grandes langues : anglais 4,27, japonais 1,28, allemand 1,09, russe 0,80, espagnol 0,74, français 0,67, chinois 0,45. Les chiffres ainsi obtenus pour la période de 1990 représentent des sommes en billions de dollars américains ; mais ce sont les rapports qui sont intéressants. Ils montrent que l’anglais dépasse plusieurs fois les langues qui se classent immédiatement après : il est trois fois supérieur au japonais, quatre fois à l’allemand et presque 10 fois au chinois qui le précède immédiatement en nombre de locuteurs. Depuis, l’écart entre l’anglais et les langues qui se classent immédiatement après a encore augmenté en raison des disparités de leur croissance économique. C’est la puissance économique considérable des anglophones de langue maternelle ou non qui constitue le fondement de la puissance économique de la langue.

On trouve un autre indicateur significatif de la position des langues dans le monde dans le nombre des pays où elles ont le statut de langue officielle. On peut ainsi mesurer leur poids dans la diplomatie internationale ; car les rapports avec les différents pays se font dans leur langue officielle. La position des langues au sein des organisations internationales en dépend également. Des six langues officielles des nations Unies, quatre sont également les langues qui ont un statut officiel dans le plus grand nombre de pays, à savoir l’anglais, le français, l’arabe et l’espagnol ; le russe et le chinois constituent des exceptions puisque c’est l’importance et le poids politique des pays d’origine qui fut déterminant pour leur statut de langue officielle aux Nations Unies. Il est clair en revanche que le "statut de langue officielle dans un pays" peut recouvrir des réalités différentes. Il faut distinguer en particulier entre un statut reconnu, fixé par exemple dans la constitution, et un statut de fait. Les indicateurs déterminants sont l’utilisation de la langue dans le travail du gouvernement, au parlement ou dans l’administration. Au sens strict du terme, l’anglais est la langue officielle d’au moins 48 pays, suivi du français (27), de l’arabe (23) et de l’espagnol (20). Dans une acception plus large, l’anglais a un statut officiel dans pas moins de 112 "territoires", suivi du français avec 54. Quelle que soit la définition retenue, selon ce paramètre c’est de nouveau l’anglais qui domine nettement toutes les autres langues.


La fonction de langue véhiculaire mondiale

L’anglais est langue officielle et langue de travail dans toutes les organisations mondiales et dans la plupart des organisations internationales, sauf lorsqu’elles se limitent à des groupes de pays ou à des régions déterminées comme les Etats de la CEI, ce qui en fait la langue universellement utilisable de la diplomatie. Le président américain ou le Premier ministre britannique n’ont pas besoin d’interprète pour les contacts diplomatiques ou les déplacements à l’étranger. À la différence des hommes politiques allemands par exemple, ils peuvent toujours mener les négociations dans leur langue maternelle. Si leurs partenaires étrangers ne maîtrisent pas la langue de la diplomatie, c’est à eux de fournir des interprètes. 

De la même façon, l’anglais est la langue généralement dominante du monde des affaires ainsi que la langue officielle de toutes les multinationales. Quiconque ne dispose pas de solides connaissances en anglais ne peut espérer jouer un rôle à l’échelon mondial. Les groupes internationaux allemands sont profondément marqués par cette expérience. C’est pourquoi il arrive constamment que les représentants de leurs filiales à l’étranger insistent auprès des candidats à un emploi sur l’importance essentielle des connaissances en anglais, quand ils ne qualifient pas l’allemand de superflu. Cette prise de position d’un représentant de Siemens en Corée du Sud a été ressentie par les germanistes et professeurs d’allemand du pays comme une menace sur leur existence. On voit là à l’œuvre un des mécanismes par lesquels l’anglais supplante les autres langues sur la scène internationale.

Quelle que soit leur origine linguistique, les scientifiques doivent être prêts à parler anglais dans les congrès internationaux et à publier en anglais s’ils veulent être reconnus hors de leur communauté linguistique. Des langues comme le français ou l’espagnol ont fréquemment un statut officiel dans les congrès internationaux à côté de l’anglais, mais leurs utilisateurs se voient généralement relégués dans des cercles écartés. Dans ces circonstances, il n’est que logique que même les pays non anglophones commencent à introduire l’anglais dans l’enseignement universitaire. Cette tendance apparaît même dans les bastions que l’on croyait les plus anglophobes comme la France. L’Allemagne aussi offre depuis la rentrée de 1997 des "cursus internationaux" en anglais, qui en 2000 étaient présents dans 60 universités. Les pays non anglophones se voient contraints à cette démarche entre autres pour attirer le nombre souhaité d‘étudiants étrangers qui constituent un atout inestimable pour les futurs contacts internationaux. Dans le monde entier, les personnes qui entament des études parlent anglais, mais rarement d’autres langues, et ils ne sont pas toujours disposés à apprendre une autre langue étrangère pour pouvoir effectuer leurs études.

Le sociologue néerlandais Abram de Swaan a souligné que dans le contexte de la domination de l’anglais en tant que langue véhiculaire, les langues constituent des "biens hypercollectifs". Ces biens hypercollectifs ne sont pas seulement la propriété de collectivités, mais celles-ci cherchent en outre à étendre leur utilisation à des collectivités toujours plus vastes. La valeur des biens hypercollectifs augmente pour leurs possesseurs avec leur diffusion. Dans le cas des langues, c’est le "potentiel de communication" qui s’accroît ainsi, c’est-à-dire le nombre de personnes avec lesquelles ils peuvent ainsi entrer en contact et l’étendue de leur utilisation comme moyen de communication et d’action. C’est pourquoi les communautés ont en règle générale intérêt à ce que le plus grand nombre possible de personnes adoptent leur langue. L’exemple de la communication dans les sciences et les médias montre bien que l’appartenance à une communauté linguistique plus importante offre des avantages matériels certains.

Cependant, il ne faut pas non plus perdre de vue les avantages immatériels, en particulier en ce qui concerne la communication. Les membres de la communauté anglophone peuvent presque toujours se servir de leur langue maternelle pour les contacts internationaux, les membres des autres grandes communautés linguistiques parfois, tandis que les membres des petites communautés linguistiques sont toujours contraints de recourir à une langue étrangère. Le psycholinguiste suisse Claude Piron a constaté dans des études approfondies que lors de contacts entre locuteurs natifs et ceux qui parlent une langue autre que leur langue maternelle, les premiers se sentent plus à l’aise en parlant que les seconds. Cette différence d’aisance a plusieurs causes : l’effort cognitif moins important lors de l’utilisation de sa propre langue, le lien émotionnel plus étroit qu’on entretient avec elle, et la conscience instinctive d’une plus grande richesse d’expression ainsi que d’une plus grande efficacité du discours. De tous ces points de vue, les locuteurs natifs sont avantagés par rapport aux autres. Tous ces avantages s’additionnent chez les anglophones, puisque l’anglais est le plus fréquemment employé de façon asymétrique. Ces avantages leur échoient semble-t-il par la force des circonstances. En réalité, c’est la puissance de la communauté anglophone qui contraint les autres locuteurs à choisir l’anglais lors de contacts.

Rien n’indique que l’anglais puisse perdre son rôle de langue dominante dans un avenir proche. En revanche, il est possible qu’à long terme les autres communautés linguistiques parviennent à ce que ce ne soient plus seulement les locuteurs natifs qui déterminent les normes de cette langue. Une campagne linguistique de grande envergure en faveur des non anglophones qui sont de plus en plus importants en nombre pourrait conduire à une reconnaissance à égalité des variantes de l’anglais parlé par des non anglophones. En fin de compte, il faudrait peut-être même rebaptiser la langue en "mondialais".


L’anglais détruit-il les autres langues ?

Chez les linguistes, c’est un thème récurrent de proclamer que la majeure partie des 6000 langues actuellement parlées dans le monde vont cesser d’être utilisées dans les prochaines décennies. On parle généralement de "mort des langues", mais l’analogie qu’elle implique avec les organismes naturels ne convient pas forcément à une évaluation correcte du phénomène. Les linguistes s’accordent du moins à reconnaître que la disparition des petites langues (parlées par de petites communautés) n’est pas la conséquence immédiate de l’expansion de l’anglais. Dans la plupart des cas, leurs locuteurs passent à la langue immédiatement supérieure plutôt qu’à la langue mondiale. Ainsi les Frisons du Saterland ou les Sorbes adoptent l’allemand, les Bretons le français, les locuteurs du ladin (une variante du romanche parlée en Engadine) l’allemand ou l’italien. L’anglais exerce toutefois une influence indirecte. Dans la mesure où il doit de plus en plus être appris en sus de la langue immédiatement supérieure, il devient nécessaire d’être trilingue (parler par exemple sorbe, allemand et anglais) ; cela peut constituer une surcharge cognitive, de sorte que c’est la langue la moins importante du point de vue des locuteurs qui va être abandonnée. 

Il est hors de doute que l’anglais envahit de plus en plus les régions et domaines des autres langues. Les plus directement touchées sont les langues immédiatement subordonnées à l’anglais, dont plusieurs sont également enseignées dans le monde entier. L’ancien ministre français de l’Education et de la Recherche Claude Allègre a ainsi affirmé en 1999 : "L’anglais ne doit plus être une langue étrangère". En Allemagne comme au Japon on trouve des groupements d’intérêt qui réclament publiquement que l’anglais soit élevé au rang de deuxième langue officielle à côté des langues autochtones, le japonais ou l’allemand. Leur objectif principal est d’améliorer durablement les connaissances en anglais de la population. C’est également à cela que tendent les efforts plus ou moins poussés selon les pays pour établir l’anglais comme matière obligatoire dès l’école primaire. 


Cette évolution contribue d’au moins deux façons au recul des langues autochtones. D’une part elle réduit le besoin de posséder des connaissances dans ces langues dans le monde entier et par là la motivation pour continuer à les apprendre, étant donné qu’on peut de plus en plus avoir des contacts avec ces communautés linguistiques en anglais. La connaissance de ces langues n’est plus nécessaire dans une mesure croissante que pour des objectifs particuliers comme l’étude de l’histoire et de la culture des communautés concernées, ou peut-être, dans les cas où la concurrence est forte, pour conquérir leur marché, ce qui est plus aisé dans la langue autochtone que dans une langue étrangère. Ce sont principalement les pays francophones et germanophones qui sentent que la demande d’enseignement de leurs langues diminue sensiblement dans de nombreux pays. D’autre part, toutes les autres langues sont influencées dans leurs structures par l’anglais : dans le lexique, les règles (phonétique, orthographe, grammaire), et les usages. Les effets de cette évolution, en particulier les emprunts massifs à l’anglais trouvent leur expression dans des termes critiques comme "franglais", "japlish" ou "denglish", qui suggèrent de façon polémique le métissage des deux langues. Jusqu’alors dans les cas évoqués, la structure de la langue n’a subi que de modestes modifications et n’a pas été détruite comme ce serait le cas pour un réel mélange des langues.


Cette question de la destruction de la langue fait l’objet d’un débat dans la plupart des pays dont les langues sont concernées. En Allemagne, en simplifiant, ce débat est organisé autour de deux associations. La thèse de la destruction de la langue allemande par les emprunts massifs à l’anglais jusqu’au mélange des langues est défendue, d’ailleurs avec un grand retentissement médiatique, par l’Association pour la langue allemande ("Verein Deutsche Sprache"), fondée en 1997, dont le siège est à Dortmund. La majorité de ses membres ne sont pas des linguistes professionnels, mais ils font preuve d’un engagement politique considérable. La thèse adverse selon laquelle la langue allemande n’est pas menacée dans sa substance par les emprunts est défendue par la Société de la langue allemande ("Gesellschaft für deutsche Sprache"), qui siège à Wiesbaden. Pour plus de détails sur leurs points de vue, on peut consulter leurs sites(1). L’Association pour la Langue allemande fonde son argumentation sur les analyses du journaliste Dieter E. Zimmer, qui a résumé la menace qui plane sur l’allemand dans une formule-choc selon laquelle le " code profond" de la langue serait en train de se dissoudre. Il étaye sa thèse d’une menace de l’allemand à l’aide de nombreux exemples de termes qui ont reculé au profit des anglicismes ou dont le sens a été modifié, ainsi qu’en faisant la démonstration que l’allemand a moins bien su que d’autres langues intégrer dans ses structures la terminologie informatique moderne. À l’inverse, les représentants de la Société de la langue allemande dont l’argumentation est plus rigoureuse et plus scientifique insistent sur l’imprécision — de fait incontestable — de la notion de "code profond" ou rappellent que les mots empruntés à l’anglais se déclinent selon les catégories allemandes.

Certes, les objections apaisantes des linguistes sont justes : la structure de la langue allemande est en gros intacte et n’est pas immédiatement menacée par les emprunts massifs à l’anglais. Il est certain en revanche qu’ils entraînent de nouvelles irrégularités et rendent plus difficile l’usage correct de la langue. Il faut bien maîtriser l’anglais pour utiliser à bon escient les nombreux néologismes. Une nouvelle barrière linguistique s’élève alors entre les couches plus ou moins cultivées de la population, analogue à celle que constituaient autrefois les latinismes et hellénismes. Cependant, à la différence de ceux-ci, les néologismes issus de l’anglais ne se limitent pas au vocabulaire de la science et de la culture, mais sont omniprésents dans le vocabulaire quotidien. Ainsi les lapsus sont inévitables même dans des conversations sur les sujets les plus banals. Il faudrait étudier si l’impact de ce problème sociolinguistique peut être atténué par un assouplissement des normes linguistiques. Peut-être faut-il en voir une anticipation dans la coquetterie de plus en plus répandue à la télévision qui consiste à faire des fautes de langue à la manière de la présentatrice Verona Feldbusch.

 

 
Il n’y a aucune raison de croire que la pression des anglicismes sur des langues comme l’allemand ou le français va diminuer à l’avenir. D’après ce qu’on sait au contraire, il faut partir du principe sociolinguistique selon lequel lorsqu’une langue jouissant d’un grand prestige entre en contact avec une langue jouissant d’un prestige moindre, c’est cette dernière qui va le plus emprunter à la première et non l’inverse. Dans ce processus, la structure de la langue emprunteuse s’adapte à celle de la langue donneuse. L’étendue de cette évolution ne dépend pas seulement de la durée du contact, mais aussi d’autres circonstances telles que la fidélité linguistique des locuteurs ou des mesures de prévention et de politique linguistique. L’évolution actuelle est moins déterminée par une directe de la communauté anglophone que par la volonté des membres des autres communautés linguistiques d’avoir part aux promesses du monde anglo-saxon et au potentiel de communication de leur langue. 

Être un polyglotte est une lutte éternelle.

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